Santo subito !

Avec l’âge et le temps qui passe remontent à la surface d’anciens souvenirs qui permettent de mieux comprendre pourquoi on est, en partie, comme on est...

C’est ainsi que pendant la guerre, sous l’occupation allemande - j’avais alors entre onze et douze ans - un prof allemand est venu chez nous en classe et nous a demandé quelle était notre religion ! Et les réponses ont fusé de tous côtés : « moi, je suis catholique », « moi, protestant », « moi, anabaptiste »... Jusqu’alors, je n’avais encore jamais entendu parler d’anabaptistes...

Comme s’il l’ignorait, le prof nous a alors demandé ce que cela voulait bien dire... Et un chacun y est de nouveau allé de son refrain... Or, comme tous faisaient référence à Jésus, il nous a demandé : « mais qui est donc ce fameux Jésus dont vous parlez tous ? » Ne le savait-il pas ? C’est curieux ! En tous cas, derechef, un chacun s’est mis à raconter ce qu’il savait... Il était question de Noël, de miracles, et même de la croix (pas de la croix gammée, évidemment) !...

Sur quoi, il nous a soudain demandé quelle était la religion de ce Jésus !! Et rebelote : les uns disaient qu’il était catholique, les autres qu’il était protestant et même anabaptiste ! L’unité de la classe commençait sérieusement à se fissurer ! Et l’ignorant (?) prof avait l’air de plus en plus heureux ! !

« Mais pas du tout », qu’il nous a répondu ! « Jésus était un juif ! » Cette « vérité » - si c’en était une (?) - nous est tombée sur la tête comme un boulet de canon ! Jamais aucun curé ou prof de religion ne nous avait dit cela ! « Jésus était juif ?!! » Qu’est-ce qui allait suivre ? On avait déjà tous plus ou moins deviné que les nazis n’aimaient pas les juifs… Puis le point d’orgue ! LA question : « dites voir, les gars, avez-vous besoin d’un juif pour prier Dieu ? » Comme jusqu’alors on avait prié Dieu sans savoir que Jésus était juif, ça devait marcher quand même ! Encore que toutes nos prières n’ont pas toujours été bien exaucées... Le type avait peut-être raison. Et le prof de solennellement conclure : « Croire en Dieu, c’est cela la vraie religion. C’est la religion du Führer (c’est à dire de Hitler) ! »

Ayant raconté la chose à la maison, mon papi m’a dit et fait répéter, en le regardant droit dans les yeux, qu’il ne fallait jamais croire - jamais croire - ce que dit un boche ! Mais, par la suite, le jour est venu où je ne croyais plus, non plus, ce que me disait le papi et ce que disaient les autres. Je ne croyais plus que ce que me disaient les maths et les sciences...

Je ne suis pas devenu totalement incrédule pour autant mais très critique, au point qu’un jour, au grand séminaire, sans préparation spéciale de ma part, on m’a mis à l’épreuve de devoir enseigner l’apologétique à mes copains qui revenaient d’Algérie, alors que moi, déclaré soutien de famille, j’avais été dispensé du service militaire.

Des années après, lors d’un sondage, dans la Province, pour savoir si on était pour ou contre la canonisation de notre fondateur, j’ai déclaré que j’étais contre. Autrement dit, je suis resté très critique... Pour moi, l’un des plus importants problèmes n’est pas la canonisation du fondateur ou de quiconque d’autre, mais de savoir ce que sont devenus les hommes qui n’ont pas connu le Christ...

On parle toujours de nous comme si nous seuls étions en jeu ! Mais tous ceux qui sont nés avant le Christ, qui n’appartenaient pas au « peuple élu », qui n’ont pas rencontré de missionnaires, que sont-ils devenus ? Et ceux qui ont refusé de les écouter et de les suivre ? N’aurait-ce pas été une malchance pour eux de rencontrer des missionnaires sans accepter de les suivre ? Et qu’il aurait donc peut-être mieux valu pour eux de ne pas les rencontre du tout ? Voilà d’iconoclastes questions ! Autrement dit, tout cela m’invite à penser aux autres religions et à l’œcuménisme, ainsi qu’à la remarque de Cioran qui ne cessait de se demander si l’histoire n’aurait pas été moins sanglante avec un peu plus de doute et un peu moins de croyance...

En attendant, concernant la canonisation de notre fondateur, espérait-il être canonisé un jour ou cherchait-il le martyr comme Thérèse d’Avila ou les djiâdistes d’aujourd’hui ? Je comprends qu’on puisse se dévouer pour les autres, mais guère qu’on le fasse à son propre profit ou pour sa propre gloire... Il est vrai que notre fondateur pouvait penser que son dévouement profiterait non pas à lui mais à la Société qu’il fonderait. Après tout, pourquoi pas ? Mais est-ce qu’une société fondée par un saint canonisé vaut plus ou est plus prospère qu’une autre dont le fondateur ne l’est pas ?

Cela m’a tout l’air de tenir d’une moyenâgeuse superstition. C’est ainsi qu’autrefois on allait jusqu’à voler les reliques d’un saint, chez son voisin, pour fonder, chez soi, un pèlerinage qui devait normalement devenir un lieu d’attraction et rapporter beaucoup d’argent !

Autrement dit, hier, l’investissement en vue de la canonisation d’un saint, c’était de lui obtenir une auréole et pouvoir en même temps se remplir les poches… Ou à défaut d’or ou d’ « oréole », au moins, aujourd’hui, la gloire, comme au temps où l’on manœuvrait pour obtenir et pouvoir porter des cornes, bicorne, tricorne ou, pour être fécond, des cornes de rhinocéros ? Quant aux saints et saintes comme sainte Odile, notre sainte « nationale » qui, à ce que je sache, n’a jamais été canonisée, que vaut-elle ? Ne suffirait-il pas à notre fondateur d’avoir été notre fondateur ?

Je ne vais pas continuer à vous agacer plus longtemps avec ma littérature d’incroyant. Après tout, chacun est libre de penser et de faire ce qu’il veut, tant qu’il n’enquiquine pas ses voisins… Alors, si vous rêvez de gratter le ciel en portant un jour des mitres à trois, quatre ou cinq étages ou davantage, pourquoi pas ? Ca ne me gêne nullement. Il en va juste de l’image que l’on donne de l’Église et de l’excuse qu’il faut trouver pour ne pas scandaliser les autres...

Quant à moi, je vais solliciter votre indulgence. Je vous ai expliqué au début pourquoi je pense ainsi. Que le Seigneur vous protège de toutes les superstitions ! Et d’avoir l’esprit mathématique, puisque saint Augustin, qui n’est pas du tout mon pote, a écrit que « les bons chrétiens devraient se méfier des « mathématiciens » en ajoutant qu’« il est probable que les mathématiciens ont fait un pacte avec le diable pour assombrir l’esprit et confiner l’homme aux limites de l’enfer »... Pour Saint Augustin et les chrétiens de son époque, avoir l’esprit mathématique, ce n’était pas avoir un esprit scientifique, mais un esprit tordu et superstitieux, qui croit aux horoscopes et qui lit l’avenir dans les astres et autres signes cabalistiques… Donc, attention à vous !

Bien fraternellement
si vous m’acceptez encore comme un de vos frères.

PS : Samedi soir, en quittant l’église où j’avais célébré, des paroissiens discutaient entre eux. Certains voulaient qu’on remette les statues qui avaient été enlevées lors de la restauration de l’église et d’autres pas. « Je ne veux pas de la statue de Jeanne d’Arc, disait l’une d’elle. C’était une guerrière ! » « Oui, lui ai-je répondu, mais sans elle la France serait devenue anglaise et aujourd’hui nous serions presque tous des anglicans ! » « Et alors ? » me fut-il vertement répondu ! Sous-entendu : « qu’est-ce que ça peut faire ? » Demain, arrivés à la porte du ciel, y aura-t-il une sélection en fonction de notre identité religieuse ? C’est là qu’intervient le problème de la mission et de l’œcuménisme que j’avais souligné l’autre jour...

Publié le 4 octobre 2017 par Louis Kuntz