Simples serviteurs

« Quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : nous sommes de simples serviteurs, nous n’avons fait que notre devoir » [1].

Quand, en 2004, est parue l’instruction « Redemptionis Sacramantum » sur l’Eucharistie, les critiques n’ont pas manqué : trop restrictif, trop rigide, disait-on. Prenons un exemple au paragraphe 3 : « en défigurant d’une manière arbitraire la célébration liturgique par des changements, des omissions, des ajouts ». Le refus de toute spontanéité (ne parlons pas d’improvisation), si loin de ce qu’écrivait St Justin au IIe siècle : « Puis lorsque nous avons fini de prier, on apporte le pain avec le vin et l’eau. Celui qui préside fait monter au ciel des prières et des actions de grâce, autant qu’il en est capable et le peuple acclame en disant Amen ». Il est vrai que la liturgie en était à ses débuts. Tout était à faire. Rien n’était fixé ni codifié. Pas de canon de la messe (en grec : règle).

Pour refuser toute spontanéité, l’Instruction invoque les normes, le respect de la tradition, quelquefois très ancienne. Rapprocher ce texte de la controverse de Jésus avec les pharisiens sur la tradition des anciens serait sans doute commettre un anachronisme... Il faut pourtant bien recourir à l’Écriture, au passage cité plus haut, pour inviter au respect des normes, de ce qui est fixé par écrit.

Tous les prêtres ne possèdent pas le génie de l’improvisation. Certains savent seulement « lire » ou « dire » la messe comme on disait autrefois. Ceux-là ne sont pas à mépriser comme étant de « simples servants » de messe puisque, selon le texte cité plus haut : « ils exécutent tout ce qui leur a été ordonné ». Là survient peut-être l’argument somme toute solide que nul n’est le maître de la liturgie, mais son « serviteur » (de simples serviteurs). Il n’y a aucune honte de se couler dans le rite, à mettre ses pas dans les pas de ceux qui ont marché devant nous. Il y a certes ceux qui invitent à sortir « des sentiers battus » et qui, pour un peu, se prendraient pour des Christophe Colomb de la liturgie et quisl’aventurent pour aboutir quelquefois à des résultats saugrenus. On a assisté à des messes déstructurées, où aucun des assistants [2] ne savait où on en était, tout comme les marins de Christophe Colomb lors de leur mutinerie durant la traversée. On comprend dans ces conditions ce qu’écrivait St. Thomas d’Aquin : « Car il vaut mieux boiter sur le chemin que marcher à grand grands pas hors du chemin. Car celui qui boite sur le chemin, même s’il n’avance guère, se rapproche du terme ; mais celui qui marche hors du chemin, plus il court vaillamment, plus il s’éloigne du terme » [3].

Que tout s’imprime dans la mémoire, grâce aux rites, qu’il faut se garder d’absolutiser pour que, si possible, la messe continue outre-tombe. Le rite a non seulement laissé des traces, il a creusé son sillon pour que, même dans le sommeil, elle puisse continuer. Si toutefois la mort n’efface pas le passé. Fabrice Hadjaj le prétend dans Le paradis à la porte : « Si elle revenait à la destruction de notre nature et de notre personnalité avec ses souvenirs propres, ses affections particulières, ses amitiés et ses amours dans ce qu’ils ont de vrai, notre vie éternelle se ramènerait très exactement à rien. Elle serait peut-être moins désirable qu’une mort totale, laquelle, du moins, ne me trahirait pas dans l’existence que j’ai vécue ».

La mort n’est-elle pas l’entrée dans l’instant d’éternité avec ce que je suis, ce que je suis étant le résultat de tout le positif que j’ai été, le négatif étant brulé instantanément ?

[1] Lc 17, 19.

[2] Comment pourrait-on parler de participants quand personne ne sait ce qu’il faut faire à tel moment.

[3] Commentaire de St. Thomas d’Aquin sur l’Évangile de Jean.

Publié le 4 octobre 2017 par Alphonse Kuntz