Une fable liturgique

Ou un bilan évangélique à l’occasion de la fête du Saint-Sacrement.

C’est l’histoire de deux cortèges qui ne se sont jamais rencontrés ni croisés. D’un côté, la belle procession avec les enfants tout en blancs qui jettent des fleurs à un soleil doré et de l’autre la troupe hirsute, pâle et affamée, aux enfants maigres et épuisés qui erre le long des routes.

Ils ne se sont jamais rencontrés pour faire marche commune, ces deux cortèges parce que la foi de ceux de la procession était peut-être trop maigre et mal orientée alors que la troupe hirsute était bloquée à un barrage : ON N’ENTRE PAS… Et pourtant, le maître leur avait dit : bienheureux ceux qui m’ont accueilli lorsque j’étais nu et affamé… [1]

Mais ils répondent comme toujours dans ce cas : Seigneur, on ne t’a pas vu, toi, nous faire signe, trop concentrés que nous étions sur le soleil de ton pain exposé et promené sous le dais pour te protéger avec les pompiers autour. Nos yeux éblouis au milieu de l’ivresse de notre procession ne te voyaient pas au milieu de la misère de ce cortège d’hommes et de femmes hirsutes et affamés que nous n’avons jamais croisé.

C’est étrange que leurs itinéraires n’aient pas convergé et qu’ils ne se soient pas rencontrés.

Depuis, les tapis et les autels et les fleurs et les fidèles se sont dispersés mais le troupeau des femmes et des enfants affamés est toujours là, errant parmi nous, même si nos esprits les ont marginalisés, ou même éliminés. La belle verticalité bien religieuse du « pange lingua » [2] face à la cruelle horizontalité de la misère humaine, cela devrait nous gêner.

Il y a comme un hiatus dans le « pange lingua », comme une dimension essentielle qui est absente de ces beaux poèmes liturgiques. C’est tout l’appel du chapitre 25 de Matthieu : « j’étais nu et j’avais faim … » Alors cet appel ne serait-il plus le baromètre et l’écho de notre foi en ces temps bousculés ? Comme pour toute croix, il faut deux barres, une verticale et une horizontale ! Le pain vénéré est lié à la croix,
et la procession est censée aller jusque à la rencontre de l’autre sous une forme ou une autre.

Un spectateur qui se pose trop de questions et qui n’aime pas lancer des fleurs.

[1] Mt. 25, 35 sq.

[2] La traduction française donne : « Chante, ô ma langue ». Mais « pangere » est plus fort : « vibre… »

Publié le 4 octobre 2017 par Jean-Pierre Frey