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Société des Missions Africaines de Strasbourg
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Une nouvelle route en exégèse
Article mis en ligne le 23 février 2016

par Jean-Pierre Frey

Exégèse en questions. Paroles et paraboles des Evangiles : Il n’enseignait qu’en paraboles [1].

La thèse : Les évangiles ne sont qu’une immense fiction à base de paraboles ou d’allégories. Il faut donc les décoder à la lumière des Psaumes, des prophètes et de tout l’Ancien Testament !

Un premier fait s’impose : Jésus a parlé et personne n’a pris note. L’exemple le plus flagrant est celui du récit de la passion que nous avons. La question se pose : d’où vient-il ? Car, à partir du moment où les disciples ont fui lors de l‘arrestation, il n’y avait plus aucun témoin qui ait vu ou entendu ce qui s’est passé. Pourtant, nous avons un récit élaboré du procès et de la crucifixion.
Il faut dire que, pendant une cinquantaine d’années, les pages des évangiles n’ont été transmises que par oral dans les différentes communautés des disciples éparpillés, avant que les évangélistes ne se mettent à les rédiger. Si nous consultons l’histoire de la rédaction des textes du Nouveau Testament, nous découvrons que le premier « écrit » où Jésus est mentionné est la lettre aux Galates, écrite en 56. Et que disait-elle de Jésus ? Quand est venu l’accomplissement du temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et assujetti à la loi [2]. C’est tout.

Aux environs de 80, Marc sort son évangile ; il est le premier à présenter un récit d’une vie de Jésus après ce que l’on appelle la source « Q », un hypothétique écrit qui a disparu [3]. C’est ici que ce groupe d’exégètes se pose la question : puisque la « Parole » dite de Jésus est devenue parole écrite après quasiment 50 ans d’oralité, ces écrits appelés « évangiles » sont-ils des écrits authentiques de ce qui s’est passé historiquement, ou un montage symbolique plus ou moins commun pour donner sens aux diverses communautés dans leur foi ? Car on ne trouve aucune trace de ce qui est écrit, ni chez des écrivains profanes, Flavius Josèphe entre autres, ni dans des archives de l’époque. Ce qui veut dire qu’il ne reste rie, ou très peu, des évènements historiques de la vie et des paroles de Jésus. La révélation a pourtant continué et continue encore et toujours. Se posent donc de nouvelles questions. Comment les Écritures sont-elles nées ? Qu’est devenue la parole initiale de Jésus par rapport à celle des évangiles ?

De quoi donc est-elle témoin, cette parole évangélique telle qu’elle nous est parvenue ? D’un fait historique de la vie de Jésus ? Ou d’une approche symbolique [4] – ce qui semble le plus sûr - qui mène à l’expression de la foi comme elle est exprimée dans les évangiles ?
C’est là une des grandes différences dans l’approche des Écritures entre catholiques et protestants [5]. Chez les protestants, la parole est tout ; il faut donc qu’elle soit sûre. Pour les catholiques, par contre, c’est plutôt le sacrement qui a priorité car la parole mène au sacrement et fait le sacrement. Le prêtre « dit » selon le « rituel » Je te baptise ou Ceci est mon corps, et le sacrement se fait. De plus, c’est l’Église romaine qui est la gardienne du dépôt. Nous sommes ainsi invités à croire à ses paroles et à leur effet dans la personne qui, par le baptême dans l’Esprit, est devenue fils ou fille de Dieu et membre de la communauté ecclésiale. Et s’il communie, il reçoit le vrai corps de Jésus, non pas son symbole.

Rudes questions que tout cela, mais revenons à la parole. Comme seule compte la parole pour les protestants, ils doivent en être sûrs. D’où la grande préoccupation de leurs exégètes : découvrir les sources et les origines de la véritable parole écrite, dans sa première nudité et fidélité si je puis dire. Cela explique les énormes travaux entrepris dès avant le XIXe siècle pour dégager la Parole de ses scories historiques, apocryphes ou piétistes. Nos frères poursuivent d’ailleurs toujours des recherches pointues pour découvrir les origines de la parole écrite [6]. Il s’est ainsi constitué tout un corpus de livres qui ont parus ces dernières années sur ces travaux ; ils ont été publiés par des protestants, mais aussi par des juifs, qui sont très intéressés à ces questions, ainsi que par quelques catholiques, plus discrets mais tout aussi passionnés [7]. Dans leur ensemble ils sont arrivés à la conclusion suivante, qui est leur thèse : en tant que documents historiques, c’est-à-dire comme témoins authentiques, les évangiles ne sont pas fiables pour présenter l’histoire de Jésus comme elle a été vécue ; il faut donc les lire non pas comme une histoire, mais comme un ensemble de symboles qui donnent sens à une communauté de foi.

Bien qu’à première vue cela ressemble à une remise en question de la Parole révélée et de l’écriture-même, c’est loin d’être cela. Il s’agit plutôt d’un approfondissement du sens des Écritures par des recherches et avec des moyens modernes plus pointus et plus raffinés. Cette approche, logique et concevable, ne s’apparente pas à une épreuve pour la « foi », sauf si elle est trop formatée et trop dépendante de formules sans nuances. Cela oblige toutefois à penser et à remettre en question bien des attitudes intellectuelles et religieuses toutes faites et figées.


Le thème comporte plusieurs registres.
1er registre : il faut admettre que, selon la méthode historique et ses critères de recherche, on ne sait pas grand chose sur la vie de Jésus et de ses disciples telle qu’elle est présentée dans les évangiles. En d’autres termes, aucun document ne permet une approche chronologique ou historique de ce personnage appelé Jésus le Nazaréen. Si bien qu’on peut se demander ce que valent, en tant que témoins historiques, ces récits des évangiles qui présentent le personnage de Jésus et sa vie, avec ses paroles et ses activités dans les lieux et les époques où elles prennent place.
Rien d’historique ! C’est la réponse donnée par ces chercheurs. Ces écrits ne sont que la vision symbolique d’un Messie tel que les textes de la première alliance, l’Ancien Testament, l’avaient imaginé, et tel que l’attendait l’environnement juif historique du temps de Jésus. Jésus le Nazaréen accomplit donc bien ce qui a été écrit dans les différents livres hébraïques de la Loi et des Prophètes, la Septante y comprise [8]. Or il se trouve que, d’après ces chercheurs, les écrits de la première alliance sont tout aussi symboliques. Cela pose d’autres problèmes, mais nous nous en tenons ici aux évangiles.

Surgit alors la question de l’existence authentique de ce Jésus de Nazareth présenté comme le Messie et le sauveur attendu qui guérit et enseigne dans les évangiles. Ce qu’on veut nous apprendre, c’est que, même si toute cette « histoire sainte » n’a pas laissé des traces historiés et concrètes et n’est donc qu’une fiction de paraboles, le symbole est bien plus apte à donner un message que l’enseignement qui propose des idées nues et glaciales dans un exposé ennuyeux ! Ici se situe la vraie « poésie », dans le sens premier du terme qui veut dire « création » en grec. L’Ancienne alliance et la Nouvelle sont des créations destinées à donner sens au monde, à l’homme et à la communauté de foi, non pas à nous apprendre l’histoire. Mais attention ! Ce ne sont pas des contes pour enfants. Bien plutôt une vaste poétique aux allures historiques pour expliquer l’histoire chaotique du peuple issu d’Abraham et la venue du Messie. Voilà donc le message qui importe. Il ne s’agit pas d’histoire, et l’on pourrait dire avec Mac Luhan : c’est le message qui est l’histoire et non l’histoire le message. Et ce message ne peut être saisi que par une foi réelle.

Vu sous cet aspect, il nous reste à admettre qu’avec l’évangile nous avons à faire à un puissant outil pédagogique qui donne sens à l’histoire de Jésus de Nazareth : peu à peu, il va se révéler comme le Messie, un Messie attendu par les uns et rejeté par les autres. Il faut également reconnaître que le Nouveau Testament est bien l’accomplissement de l’Ancien, de la loi et des prophètes, quasiment page par page. Il y a ce mot qui caractérise tout cela, le mot « accomplir » : Je ne suis pas venu pour abolir la Loi et les Prophètes, mais pour accomplir les promesses faites à vos Pères. Ce mot « accomplir » est à considérer sous une double approche : réaliser et actualiser. Ainsi, afin que s’« accomplisse » ce qui est marqué dans les Écritures, Jésus dira ceci ou Jésus fera cela [9]. Dans les évangiles « se réalise » ce qui fut dit ou promis au cours de l’histoire passée du peuple hébreux : on y trouve à chaque page un « appel » ou un signe d’accomplissement, et c’est dans la foi il qu’il faut les lire, avec la foi et dans la foi.

Il ne faut donc pas chercher dans les Écritures ce qui ne s’y trouve pas. Les évangiles sont un kérygme [10], une bonne nouvelle symbolique et métaphorique, ainsi qu’un enseignement, très pédagogique d’ailleurs. Ces livres de l’Écriture ne veulent pas satisfaire notre curiosité historique mais nourrir la foi par notre adhésion à Jésus de Nazareth et à l’Ésprit qu’il veut nous présenter en tant que Logos ou Verbe envoyé par le Père : Je leur ai donné la « parole de vérité [11] ». Et en Jean 17, Jésus insiste : Consacre-les par la vérité : ta parole est vérité. A nous de la découvrir à travers les textes lus dans cette nouvelle perspective.

Voici quelques extraits d’une parole en marche :
Luc 9, 30 : Et voici que deux hommes s’entretenaient avec lui ; c’étaient Moïse et Elie.
Luc 9, 31 : apparus en gloire, ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem.
Luc 18, 31 : Prenant les Douze avec lui, Jésus leur dit : « Voici que nous montons à Jérusalem et que va s’accomplir tout ce que les prophètes ont écrit au sujet du Fils de l’homme.
Luc 21, 22 : Car ce seront des jours de vengeance où doit s’accomplir tout ce qui est écrit.
Jean 18, 9 : C’est ainsi que devait s’accomplir la parole que Jésus avait dite : « Je n’ai perdu aucun de ceux que tu m’as donnés. »
Jean 18, 32 : C’est ainsi que devait s’accomplir la parole par laquelle Jésus avait signifié de quelle mort il devait mourir.
Actes 7, 17 : Comme approchait le temps où devait s’accomplir la promesse solennelle que Dieu avait faite à Abraham, le peuple s’accrut et se multiplia en Egypte.
Romains 15, 8 : Je l’affirme en effet, c’est au nom de la fidélité de Dieu que Christ s’est fait serviteur des circoncis, pour accomplir les promesses faites aux pères.

Le 2e registre est un autre niveau : Comment tout cela s’est-il fait ? Il faut répondre en disant : de plusieurs manières.
1er point D’abord il y a ce que l’on appelle le « midrash » Parmi les divers processus scripturaires, il est le plus connu. Voici comme cela se passe : on adapte un épisode ou une citation ancienne à une circonstance nouvelle pour lui donner le véritable sens. L’exemple le plus connu est l’épisode concernant le désarroi d’Achaz, le roi assiégé et qui a peur [12]. Il s’adresse au prophète Isaïe qui le rassure en lui disant : « (…) la jeune femme (ton épouse) est enceinte et va enfanter un garçon et l’enfant qui va naître sera un signe de salut donc d’espérance pour toi. » Or la Septante traduit « jeune femme » par le mot grec parthenos qui, en fait, n’a pas le sens d’épouse mais de fille non marié, donc de vierge. Les « Pères » des premiers temps ont ainsi lu selon ce texte l’incarnation virginale de Jésus en Marie, qui est ainsi devenue la vierge-mère du Messie et du Fils de Dieu. C’est une amplification et c’est un accomplissement : tel est le sens de tout midrash.
Si vous lisez la TOB, vous y trouverez sans cesse en marge des notes et des références de textes issues de l’ancienne alliance qui « s’accomplissent » dans le récit ou les paroles du texte de l’évangile que nous lisons, comme le fit Pail dans la Lettre aux Romains citée plus haut [13]. De la sorte s’accomplissent en Jésus les textes et les promesses de « nos Pères ». C’est le mouvement général du Nouveau Testament : Jésus accomplit ce que le premier testament a prédit ou prévu, ou simplement noté dans un contexte particulier. Les trois évangiles de Marc, Mathieu et Luc ont ainsi été élaborés autour de citations ou de passages de l’ancienne alliance qui se réalisent ou s’accomplissent dans la nouvelle. Le Texte pris en référence devient symbolique, et non plus simplement historique, parce qu’il donne sens à une réalité spécifique, comme nous l’avons vu avec l’incarnation virginale vécue et qui constitue un kérygme [14] au lieu d’une page d’histoire.

N’oublions pas que l’Écriture est un grand ensemble avec des traits historiques. Les éléments y découlent les uns des autres à partir d’Adam et de sa « chute » à travers toute la première alliance pour aboutir à Jésus et à son équipe qui vont continuer « l’histoire appelée histoire du salut ». Dieu est censé « écrire » l’histoire du salut des hommes de cette façon : à travers la première alliance qui mène vers le Fils issu du peuple juif pour aller vers le monde entier et donner sens à ce qui va se passer. Voilà pourquoi la révélation ne peut s’interrompre ni s’arrêter. Ce serait un retour en arrière et une interruption de toute la dynamique du salut.

Nous avons ainsi quelque chose de totalement nouveau, un parler et des gestes. Ils constituent un ensemble « de symboles ou de paraboles » qui nous invite à la foi pour comprendre le sens de l’humain. On appelle cela le « kérygme du Nouveau Testament ». Nous avons souvent du mal à en saisir le sens profond et le vrai message parce que nous restons sur le plan littéral d’une histoire.
Prenons un exemple et rappelons-nous le figuier, littéralement « massacré » par Jésus [15] : le geste reste incompréhensible à moins qu’on ne le place dans un contexte prophétique et symbolique de l’entrée en passion ; elle est elle-même tout aussi incompréhensible que le geste sur ce pauvre figuier. Mais celui-ci peut prendre sens pour les disciples qui ont suivi Jésus sur son parcours d’homme juste et de Messie, et qui le voient arrêté et jugé alors que, pas plus que le figuier, il n’a rien fait de répréhensible. Voici comment un commentateur contemporain, Jacques Delorme, explique cet épisode. « La position de Jésus dans ce récit n’a rien à voir avec l’utile ou le normal. Mais c’est justement parce que c’est « autre » que cela devient signifiant. II ne faut donc pas chercher une issue dans cette histoire. Elle est présentée comme une piste énigmatique pour introduire ce qui va se passer dans le Temple. Marc présente cet épisode pour une entrée en passion avec toutes ses incompréhensions [16]. »

2ème point Tous ces chercheurs ont constaté que les chrétiens, dès le début, ont cohabité « interactivement », si je puis dire, avec les juifs, pendant les trois premiers siècles selon Boyarim et Grunewald. Selon les Actes [17], les judéo-chrétiens ont participé aux rites et aux prières du temple [18] ou, plus tard en diaspora, de la synagogue. Ce sont les grands conciles de l’orthodoxie du IVe s. qui les ont déclarés hérétiques et les ont exclus.
Ainsi il est écrit dans les Actes [19] : Unanimes, ils se rendaient chaque jour assidûment au temple ; ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l’allégresse et la simplicité de cœur. Ils louaient Dieu et trouvaient un accueil favorable auprès du peuple tout entier. Et le Seigneur adjoignait chaque jour à la communauté ceux qui trouvaient le salut.

Il y a un 3ème point On constate un manque de concordance chronologique entre l’histoire « officielle » qui est connue et celle que présentent les évangiles, surtout en ce qui concerne les évangiles de l’enfance. De même entre les apocryphes [20] et le contexte juif où sont nés et ont « grandi » les évangiles.

Tout cela constitue un regard nouveau et différent pour beaucoup. Quoiqu’il puisse choquer, il est peut-être est plus proche de la ligne de la nouvelle évangélisation. Qui sait ? En tous cas, c’est une « piste » ouverte, un chemin nouveau qui est proposé à chacun, dans la ligne de François, qui nous demande sans cesse de « sortir » de nous-mêmes et de penser autrement. Ce qu’il faut retenir, c’est que tous ces écrits sont symboliques et non historiques. Leur force et leur message restent cependant totalement acquis, bien qu’autrement abordés. Dieu « écrit » ainsi l’histoire du salut des hommes à travers la première alliance ; elle mène vers le Fils issu du peuple juif pour aller vers le monde et donner sens à ce qui va advenir. La révélation ne saurait s’interrompre car Dieu n’en finit pas de se révéler au monde. La méthode permanente du Nouveau Testament est de parler en « énigme » par des gestes paraboliques ; cela suppose la foi pour comprendre le sens. Naturellement, il faudrait étayer tout cela par des exemples précis et élaborés. Cela sera pour une autre fois.


Bibliographie

Voici quelques livres intéressants, parus sur le thème de la recherche des origines de l’écriture.
Daniel Boyarin [21], Le Christ juif. A la recherche des origines communes, Le Cerf ;
Jacquot Grunewald [22], Chalom Jésus. Lettre d’un rabbin d’aujourd‘hui au rabbi de Nazareth, Albin Michel ;
John Shelby Spong [23], Jésus pour le XXIe siècle, Karthala ;
Jacques Giri [24], Les nouvelles hypothèses sur les origines du christianisme, Karhala.

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